En créant les plus grands festivals culturels, la Fondation d’Istanbul pour la Culture et les Arts (IKSV), a permis à cette ville et à la Turquie de se mêler, dans toutes les disciplines, à la grande ronde internationale de la production artistique contemporaine au cours des vingt-deux dernières années. La renommée grandissante de la Biennale d’art contemporain d’Istanbul, inaugurée à la fin des années 1980, a drainé dans son sillage la création de nouveaux lieux de culture contemporaine dans les années 2000. Et la vitalité de la scène turque est également soutenue par le mécénat privé, ainsi que par des artistes qui s’expriment hors des canaux institutionnels. Alors qu’Istanbul s’affirme comme le poumon artistique du pays, des initiatives isolées tentent de disséminer cet élan créatif vers les régions plus reculées de l’Anatolie.

« L’art contemporain place Istanbul au coeur de la mondialisation » titrait Le Monde en septembre 2007 lors de l’ouverture de la 10e biennale d’art contemporain organisée dans la capitale économique et culturelle turque.
Des lieux historiques transformés en plaques tournantes de l’art contemporain…
C’est en effet lors de cet événement que le public découvrait Santralistanbul, un nouveau centre d’art, situé non loin du coeur de la ville (Taksim) au fond de la Corne d’or, l’estuaire majestueux qui se jette dans le Bosphore : soit la conversion menée sous l’égide de la prestigieuse université privée Bilgi, de l’ancienne centrale électrique Silahtarağa – la première de l’Empire Ottoman – en centre artistique, culturel et éducatif, véritable « pôle d’attraction pour les pensées et les dynamiques culturelles ainsi que les oeuvres artistiques provenant des régions d’Anatolie, de la Méditerranée, des Balkans, du Caucase, du Moyen- Orient, de l’Asie Centrale et de l’Europe ». Dirigée par Ihsan Derman, Santralistanbul, dont la vocation est d’être une plateforme de création, d’échanges et d’interdisciplinarité pour les arts et la culture, se range dans le nombre croissant des « nouveaux territoires de l’art » qui éclosent dans la cosmopolitique et vibrante cité depuis le début des années 2000.
Sur 118.000 m², le visiteur peut parcourir le Musée de l’énergie, qui retrace l’histoire du site et un musée d’art contemporain qui accueille sur 7.000 m² des expositions d’envergure internationale. Santralistanbul abrite également un centre de recherches et de formation en industrie culturelle, design et urbanisme, des salles de projection, des espaces consacrés à la danse… tout en offrant une résidence de choix aux artistes – en particulier ceux venant des régions défavorisées de Turquie, duMoyen- Orient, d’Asie Centrale, du Caucase, de la Méditerranée ou des Balkans – mais également aux opérateurs culturels, aux penseurs et aux scientifiques du monde entier.
Ouvert fin 2004, le premier musée d’art contemporain installé en Turquie, Istanbul Modern, dont le projet a été imaginé par IKSV dès 1987, parie lui aussi sur la requalification d’un lieu chargé d’histoire – un ancien entrepôt de Karakoy, qui fut jusqu’aux années 1990 le premier port d’Istanbul accueillant les bateaux et les passagers d’Europe et d’ailleurs – et l’ouverture sur la « ville-monde » : les deux niveaux de ce majestueux vaisseau amiral des lieux stambouliotes dédiés à l’art moderne et contemporain permettent au public (2 millions de visiteurs depuis l’ouverture) de parcourir les collections de peintures, sculptures, photographies, vidéos... turques et d’artistes internationaux ou les expositions temporaires, tout en contemplant l’activité toujours frénétique sur le Bosphore. Istanbul Modern, distingué en 2007 par le European Museum Forum pour avoir réussi à trouver très vite sa place parmi les « plus innovantes institutions européennes dans le domaine de la muséologie » ne se contente pas de montrer les oeuvres et entend également jouer un rôle éducatif en menant des programmes pédagogiques en direction des plus jeunes avec la coopération du centre Pompidou.
…aux espaces alternatifs fortement internationalisés
Si le bouillonnement artistique turc doit beaucoup à l’initiative
privée, fort répandue dans le domaine des arts
visuels en Turquie, comme en témoignent les centres d’art
contemporain financés par les banques turques Akbank
(Aksanat) qui dépend du groupe Sabanci, Garanti
(Platform centre d’art contemporain) et Yapı Kredi Kazım
Taşkent Sanat Galerisi, les années 2000 ont également
vu se multiplier des lieux émergents moins institutionnels.
Ils sont parfois animés par des collectifs d’artistes adeptes
du « do it yourself », occupant des espaces plus informels,
tels que PIST, fondé en 2006 par Didem Özbek et Osman
Bozkurt, deux jeunes artistes stambouliotes qui outre leurs
travaux, éditent LIST, un guide gratuit des manifestations
d’art contemporain. Récemment, des galeries plus spécialisées
ont également vu le jour pour exposer les arts digitaux,
à l’image de Galeri Outlet ouverte à l’automne 2008
par Azra Tüzünoğlu, ou l’espace hybride (galerie et magasin
de design) Milk, membre du réseau international
ROJO®artspace dont le siège est à Barcelone.
Garajistanbul, inauguré début 2007 dans un ancien garage souterrain au coeur de la ville, fait quant à lui, figure de proue dans le domaine des arts vivants et de la performance. Sa structure de production propose un soutien artistique, technique et financier à de jeunes artistes (chorégraphes, metteurs en scène…) qui peuvent de surcroît compter sur la diffusion de leur travail dans un réseau international : à titre d’exemple, Garajistanbul vient de rejoindre pour la saison 2008/2009 le festival Temps d’images (lancé en 2002 par Arte et La Ferme du buisson) qui fédère onze lieux de création et de diffusion pluridisciplinaires autour de rencontres croisées entre artistes de la scène et de l’image filmée.
Cette effervescence propre aux arts visuels et vivants participe à ce que l’on a coutume d’appeler plus généralement « la movida » stambouliote dont l’un des temples incontournables, sur le versant des musiques actuelles, est sans conteste le Babylon. Située à Tünel, un des quartiers les plus branchés de la ville, cette salle de concert, membre du Europe Jazz Network, est ouverte aux quatre vents et programme tous les styles, du jazz le plus pointu – où les artistes turcs excellent – à l’électro-clash, du dubstep au gypsy punk…
Izmir s’émancipe, l’Anatolie se désenclave
Loin du tumulte stambouliote, quelques initiatives décentralisées ont également vu le jour. Tel est le cas, par exemple, du K2, très actif – une vingtaine d’expositions par an – centre d’art contemporain d’Izmir créé 2003 par un collectif d’artistes locaux monté en association autogérée. Invité à la 10e biennale d’Istanbul en 2007, le K2 a organisé la même année le premier festival d’art contemporain “PORIZMIR’07” en collaboration avec le Centre culturel français d’Izmir. La deuxième édition de ce festival est programmée en 2010.
La capitale n’est pas en reste et Ankara, réputée pour l’excellence de ses universités, doit se doter prochainement d’un espace pluridisciplinaire dédié à la création contemporaine. Le sud-est anatolien apparaît culturellement plus enclavé. Prenant acte de la concentration des ressources artistiques et économiques dans l’ouest du pays, le projet Anadolu Kültür, initié en 2002 et soutenu par des structures nationales (IKSV, Université de Bilgi) et internationales (Open Society Istitute, British Council, Fonds Eurimages…), mise sur le dialogue interculturel en organisant des expositions, des projections de films, des concerts,…dans les principales villes de cette région. Dès 2002, Anadolu Kültür a commencé à travailler à Diyarbakır, ville du sud-est anatolien, avec une série de manifestations culturelles qui ont débouché sur des collaborations artistiques pluridisciplinaires et la création d’un Centre des arts. Plus à l’Est encore, l’ouverture d’une structure similaire à Kars en 2005 a aussi permis d’établir des échanges non seulement avec les artistes de la partie occidentale du pays, mais également issus des pays caucasiens voisins (Arménie, Azerbaïdjan, Géorgie), en particulier lors du festival des Cultures du Caucase qui se tient chaque année dans la ville. Contemporain du dynamisme d’Istanbul « l’occidentale », un nouveau front artistique est peut-être en train de s’ouvrir à l’Est.
Liens
Santralistanbul : http://www.santralistanbul.com
Istanbul Modern : http://www.istanbulmodern.org
Garajistanbul : http://www.garajistanbul.com
Babylon : http://www.babylon.com.tr
K2 : http://www.k2org.com
Anadolu Kültür : http://www.anadolukultur.org


