C’est à François Ier que l’on doit la première alliance diplomatique avec Soliman Le Magnifique, souverain des ottomans. Si l’Empire fascina longtemps nos élites, la France servit de modèle, dès le XIXe siècle, dans les étapes majeures de la modernisation de l’Etat turc, jetant pour notre époque des jalons importants en matière d’échanges culturels, intellectuels et économiques.

Les relations franco-turques datent de plus de cinq siècles.
Les prémisses : première ambassade de France en Turquie…
C’est au XVIe siècle que se nouent les premières relations diplomatiques entre la France et la Turquie. Le premier envoyé spécial diplomatique ottoman, Hüseyin Bey arrive en France en 1483. Cette époque marque l’apogée de l’Empire ottoman qui s’étend sur presque tout le bassin méditerranéen et menace l’Europe occidentale – Vienne est assiégée en 1529. Face à cette menace, les Etats chrétiens peinent à s’unir et la France choisit de s’allier aux ottomans, contre les Habsbourgs. François Ier, contrant ainsi la propagande qui fait de lui le « très chrétien bourreau de la chrétienté », obtient de Soliman, dès 1529, des assurances sur les lieux saints et sur la liberté de célébrer le culte. En février 1536, un Traité d’alliance en bonne et due forme est conclu. Connus sous le nom de « Capitulations », ces accords offrent à la France un droit de représentation permanente, avec ambassade et consulats, ainsi que des avantages pour le commerce avec la Sublime Porte.
Une fascination réciproque
Ces « Capitulations » marqueront pour longtemps les relations
franco-turques, favorisant les échanges commerciaux
(épices, café) et intellectuels. Côté français, l’Empire ottoman
fascine les élites pour sa puissance, son raffinement
et son mystère. Dès la fin du XVIIe siècle et pour plusieurs
décennies, cette admiration française s’exprime dans un
exotique engouement pour les « turqueries » : il paraîtra
ainsi du meilleur goût de s’habiller à la turca pour les soirées
mondaines, ou encore, posant pour la postérité, de
se faire peindre en habits orientaux… Evidemment, la
représentation qu’ont les Français de la fastueuse cour ottomane,
ne va pas sans clichés. Ecrivains et philosophes du
XVIIIe siècle ne s’y trompent pas, pour qui l’évocation des
moeurs ottomanes sert surtout à critiquer nos propres us
et coutumes (Montesquieu écrit d’ailleurs ses Lettres Persanes
sous l’inspiration directe de Mehmet Efendi, premier ambassadeur
ottoman en France entre 1720 et 1721).
Au siècle suivant, ce sont plutôt les peintres et illustrateurs
qui s’approprient le thème de l’Orient. Alexandre-Gabriel
Decamps (La Patrouille turque, 1831) est un des premiers
peintres français « orientalistes » qui voyage à
Constantinople et en l’Anatolie pour en faire le thème
principal de ses oeuvres, à un moment où d’autres peintres
romantiques, notamment Delacroix, éprouvent une fascination
pour le Maghreb ottoman.
A la fin du XIXe siècle, si l’Orient continue d’attirer nombre d’écrivains et dessinateurs – dont le moindre ne fut pas Gustave Flaubert -, la mode orientaliste a surtout fait naître dans les imaginaires des peintres restés à Paris de somptueux mondes où l’érotisme se mêle à la fantaisie (Ingres, La Bain turc, 1862). Côté ottoman, l’intérêt pour l’Occident grandit à mesure que l’Empire prend conscience de ses propres fragilités. Les ambassadeurs ottomans s’intéresseront ainsi de près aux « Lumières » puis à la Révolution française, mais également à la période napoléonienne, autant de moments cardinaux de l’histoire de France dont vont s’inspirer les réformes entamées par l’Empire ottoman au XIXe siècle.
Le modèle français au XIXe siècle : des Lumières françaises aux Lumières turques
De 1839 à 1876, les ottomans modifient leur système politique, militaire, juridique et scolaire : c’est ce qu’on nomme l’ère des Tanzimat. L’objectif est de combattre le déclin territorial et politique par des mesures de modernisation inspirées des pays européens. La France, notamment, servira de modèle : ainsi, en 1864, une réorganisation administrative divise l’Empire en provinces, départements, cantons, arrondissements, villes et villages. La modernisation et l’unification du droit permettent en outre d’amorcer l’égalité juridique des sujets et la laïcisation des tribunaux. Surtout, les premiers lycées impériaux sont ouverts, dont le plus prestigieux reste celui de Galatasaray : fondé en1868, sa mission est de former en français les futurs cadres modernisateurs de l’Empire, en leur donnant une connaissance de la culture française et occidentale. Ce lycée, organisé sur le modèle napoléonien — et dès le départ multi-confessionnel et laïque — se veut un modèle pour tout l’Empire. Ce projet sera suivi de près et soutenu par la France, notamment par Victor Duruy, alors ministre de l’Instruction publique… Ce lycée francophone existe encore aujourd’hui. Rebaptisé Lycée de Galatasaray, suite à la proclamation de la République Turque en 1923, il sera l’un des principaux lieux de diffusion des principes républicains, laïques et égalitaires. D’autres lycées français (Saint-Benoît, Saint-Joseph, Saint-Michel, Sainte-Pulchérie et Notre-Dame de Sion), souvent fondés au XIXe siècle par des congrégations religieuses, complètent sur un autre mode la formation d’excellence fournie en langue française à Istanbul.
Une belle époque à la mode parisienne… Alors que les réformes portent leurs fruits, l’Empire ottoman connaît aussi sa belle époque… Dès la fin des années 1880, grâce à l’Orient Express, trois jours suffisent pour faire le voyage de Paris à Istanbul, et vice versa… Et c’est toute une bourgeoisie ottomane, composée de musulmans, mais aussi de Grecs, d’Arméniens et de Levantins – terme qui désignait à l’époque des résidents de l’Empire, entre autres d’ascendance européenne, pour la plupart catholiques romains, uniates mais aussi parfois protestants – que l’on voit goûter au confort et aux plaisirs de la vie occidentale, notamment dans le quartier de Pera que l’on compare à un « petit Paris »… De fait, les Stambouliotes s’habillent dorénavant comme « là-bas » : robe corsetée, chapeau ou voilette pour les femmes, costume pour les hommes. Dans les conversations, il est de bon ton de glisser certaines expressions ou mots de langue française, comme tre shik (très chic) ou trezelegant (très élégant), adyö monsher (adieu mon cher !)…
Des relations diplomatiques pérennes
Tout au long du XIXe siècle et jusqu’au début du XXe siècle, la France reste très présente dans l’Empire, et ce, malgré ses premières conquêtes en Afrique du Nord (Tunisie, Algérie), jusque-là possessions turques. Protectrice des chrétiens du Levant, elle pèse lourd dans la vie économique, détenant plus de la moitié des capitaux investis dans l’Empire et contrôlant – avec les Britanniques – la Banque ottomane.
Pendant la Première Guerre mondiale, les Jeunes-Turcs
s’allient avec l’Allemagne.Quant à la France, elle participe
dès la fin du conflit aux projets de partage de l’Empire,
occupant la Cilicie – actuelle province d’Adana – et le
Sud de l’Anatolie. Mais face à la résistance kémaliste,
elle renonce à ses positions en 1921.
Pour autant, les relations diplomatiques ne connaissent
pas d’interruption. En effet, c’est très favorablement que
la République Française, radicale et anti-cléricale, accueille
en 1922 l’arrivée au pouvoir de Mustafa Kemal, véritable
héritier des Lumières et son grand projet de modernisation
du pays. Ainsi, les échanges se perpétuent. C’est par
exemple à Henri Prost, urbaniste culturaliste français, que
sera confié en 1935 le Plan directeur d’urbanisme
d’Istanbul, dont le résultat demeure encore visible
aujourd’hui…
Depuis la seconde guerre mondiale
Après la seconde guerre mondiale, la Turquie entre dans une relation privilégiée avec les Etats-Unis, comme pièce maîtresse de l’OTAN au flanc Est de l’Europe tout le long de la guerre froide. De Gaulle renoue les liens lors de l’Accord d’Ankara (1963) et de sa visite officielle en 1968. Depuis l’ouverture de l’économie turque dans les années 1980, la France reste un des principaux partenaires de la Turquie avec des investissements industriels dans l’automobile, l’agro-alimentaire et le secteur tertiaire – banques, assurances... Sur le plan culturel et intellectuel, notamment grâce aux élites francophones que continuent de former les lycées bilingues, les échanges restent encore vivaces. C’est ainsi qu’en partenariat avec la France, l’Université turque francophone de Galatasaray, a ouvert ses portes en 1992, pour devenir l’une des universités les plus recherchées de la région. Malgré la qualité et la densité de ces échanges sur la longue durée, la Turquie reste pourtant un pays mal connu des Français qui pourront (re)découvrir à la faveur de cette Saison de la Turquie en France, la profondeur historique de ce lien.


