Ahmet Ertegun, "l’oreille turque des musiques noires"

01 mars2010

Né en 1923 avec la République turque, Ahmet Ertegun est une figure qui en symbolise peut-être plus que d’autres la modernité. Comment ce fils de diplomate a-t-il su devenir aux Etats-Unis le fondateur du mythique label Atlantic Records où signèrent successivement Ray Charles, John Coltrane, Aretha Franklin, les Rolling Stones, Led Zeppelin et les Bee Gees ? En un demi-siècle, c’est en fait toute l’histoire de la musique populaire américaine qu’Ahmet Ertegun a contribué à écrire.

Ahmet Ertegun

Né à Istanbul le 31 juillet 1923, Ahmet Ertegun suit son père diplomate au gré de ses différents postes en Europe avant de partir dès 1934 pour les Etats-Unis, son père étant nommé ambassadeur à Washington. Il est alors fortement influencé par son frère Nesuhi, qui l’initie aux grandes figures du Atlantic Recordsjazz américain de son temps, notamment Cab Calloway et Duke Ellington. Etudiant en philosophie, Ahmet sort diplômé de l’université de Georgetown à l’âge assez précoce de 21 ans mais ses vraies passions sont ailleurs et, deux ans plus tard, il fonde avec un ami le label Atlantic Records à New York, grâce notamment à un prêt de 10 000 $ octroyé par son dentiste. En 1948, le premier disque du label est publié. "Tout ce que je voulais", expliquera-t-il plus tard, "c’était fonder un label qui puisse éditer des artistes que j’aimais. Jamais je n’avais pensé que je pourrais réussir à vivre d’un métier si éclatant... Je suis si heureux de m’être trompé".

Ahmet Ertegun et Ray CharlesIl s’est trompé vite. Dès 1949, Drinkin’ Wine Spo-Dee-O-Dee de Stick McGhee est le premier tube enregistré par le label. S’ensuivent une série de succès signés Ruth Brown, Joe Turner, The Clovers, The Drifters, The Coasters et surtout Ray Charles (photo). Dans les années 1950, les plus grands artistes américains du Rhythm & Blues signent chez Atlantic Records. Mais fidèle à ses premières amours, Ahmet Ertegun est attentif aux mutations du jazz, en plein bouleversement dans la décennie qui suit la fin de la seconde guerre mondiale. A la fin des années 1950, il découvre en John Coltrane un talent d’une puissance inouïe. Il le fait signer chez Atlantic dès 1960 pour Giant Steps, premier album intégralement composé par le saxophoniste, puis pour My Favorite Things et Olé.

Mais l’intelligence de découvreur d’Ahmet Ertegun ne s’est pas arrêtée aux musiques noires. Dans la décennie 1960, Atlantic est au coeur de la musique rock en éditant notamment les Rolling Stones (photo ci-dessous avec Mick Jagger). Le tournant des années 1970 est pris avec un rock un peu plus dur (Led Zeppelin a signé son premier disque chez Atlantic) ou au contraire apaisé (c’est Ahmet Ertegun qui convainc les très country Crosby, Stills and Nash d’intégrer Neil Young à leur formation) voire sirupeux (les Bee Gees sont distribués aux Etats-Unis par Atlantic). Mais à cette époque, "l’oreille turque de la musique noire" n’est déjà plus que lointainement aux manettes, rattrapé par son autre passion : à la fin des années 1960, il vend la majorité d’Atlantic Records pour fonder le mythique club de football des New York Cosmos, où Pelé et Beckenbauer ont fini leur carrière.

Ahmet Ertegun et Mick Jagger

Homme d’affaires, découvreur de talents et producteur de disques, Ahmet Ertegun fut également, sous le pseudonyme de A. Nugetre ("Ertegün" à l’envers) l’auteur de nombreuses chansons Blues et R&B dont les classiques Sweet Sixteen et Mess Around, rendues célèbres par B.B. King et Ray Charles. Il s’éteint en 2006, des suites d’une mauvaise chute qu’il fit dans les coulisses d’un concert des Stones. Pour faire plus ample connaissance avec le grand homme, Turquie Express vous offre une heure d’entretien (caution : English required) diffusé à la télévision américaine à la fin de sa vie (ci-dessous). Voir également le magnifique mini-site d’hommage qui lui est dédié sur le portail web de la maison de disques qu’il a fondée.


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